Le jour où j'ai fait une montée de lait contre les émissions où ça parle EN bébé

parler en bébé

L’autre jour, je discutais avec un parent qui me disait que depuis quelques temps, son enfant « tripait ben raide » sur un jeu/émission pour enfants (dont je vous épargnerai le nom parce que ce n’est pas ici le but du présent billet) et il voulait avoir mon avis sur celui-ci. Malheureusement, comme je ne connaissais pas ce jeu à ce moment, je lui ai dit que j’allais le consulter et lui revenir avec ça. C’est donc ce que j’ai fait. Je suis allée télécharger le jeu en question sur mon iPad, me suis ouvert un compte, puis l’ai exploré… Je dois avouer que ça n’a pas pris beaucoup de temps avant que je me fasse ma propre idée : j’étais un peu outrée (pour bien peser mes mots). Pas par le contenu, pas par les images, pas par les activités proposées, mais par UN personnage en particulier! Oui, oui UN seul personnage de ce jeu a suffit pour influencer mon opinion d’orthophoniste sur le jeu/émission en question (lire ici pour me faire dresser les cheveux sur la tête).

Dans ce jeu, le personnage principal est accompagné de son fidèle acolyte. Bon j’avoue, jusque là vous me direz : « OK pis ça fait quoi? » C’est que, voyez-vous, le fameux acolyte a la bien fâcheuse manie de parler EN bébé! Autrement dit, au lieu de dire « cadeau », il dit « ado » ou encore au lieu de dire « Je veux jouer avec toi », il dit « Moi, veux ouer aek toi. »

Ceux qui me connaissent et qui ont déjà assisté à mes ateliers me trouveront un peu contradictoire parce que j’ai si souvent répété que c’était bien de parler bébé  à son enfant alors pourquoi là je m’offusquerais d’un personnage de jeu pour enfant qui parle en bébé? Eh bien, premièrement, il faut faire la distinction entre parler bébé et parler EN bébé. 

 

PARLER BÉBÉ OU LE LANGAGE ADAPTÉ À L’ENFANT

Plusieurs adultes vous le diront et vous l’avez même sûrement déjà remarqué ou vécu vous-même, lorsqu’on s’adresse à un très jeune enfant, on change notre façon de parler. C’est pratiquement un réflexe et on ne s’en rend même pas toujours compte. En fait, c’est un comportement intuitif. Quand on parle à un bébé ou à un bambin, on a tendance à prendre une voix plus aiguë, à exagérer notre intonation, à parler plus lentement et même à étirer les mots.

Tous ces comportements sont 100% naturels et tout-à-fait normaux. C’est d’ailleurs pourquoi on parle de langage adapté à l’enfant dans le jargon orthophonique lorsqu’on fait allusion au fait de parler bébé. En effet, le fait de modifier notre façon de parler lorsqu’on s’adresse à un bébé ou à un jeune enfant est très bénéfique pour son apprentissage de la langue. D’ailleurs, des études ont démontré que les bébés portent davantage leur attention à un adulte qui parle bébé qu’à un adulte qui leur parle comme s’il s’adressait à d’autres adultes.

Lorsqu’on ralentit notre débit de parole, ça attire davantage l’attention du bébé. De plus, le fait d’accentuer notre intonation et d’étirer les mots aide l’enfant à établir les frontières entre les mots d’une phrase donc facilite sa compréhension parce qu’il dégage plus facilement les mots entendus au sein d’une phrase. Les structures de phrases plus simples sont souvent les mêmes donc ça aide également l’enfant à faire du sens de ce qu’on lui dit. Bref, le langage adapté à l’enfant joue un rôle essentiel dans le développement langagier des jeunes enfants et n’est pas inutile. Et puis, pour ceux qui diront qu’ils ont l’air fou, dites-vous que la majorité des gens ont l’air fou étant donné que c’est un comportement totalement intuitif et qu’on le remarque dans plusieurs cultures.

 

PARLER EN BÉBÉ, ÇA C’EST MOINS UTILE

Adapter notre langage afin d’optimiser la compréhension de l’enfant vis-à-vis ce qu’on lui dit n’a rien de mal. Par contre, comme l’enfant apprend la langue par l’exposition aux modèles adultes, parler le plus normalement possible à l’enfant est important. Par normalement, je ne fais pas allusion ici au fait de parler adulte (je contredirais un peu ce que j’ai écrit précédemment), mais plutôt de prononcer les mots comme il se doit et de formuler des phrases complètes. Autrement dit, même si votre enfant dit « toto » pour « auto », vous n’avez pas à dire « toto » également. Dites-lui plutôt le vrai mot. Ainsi, il aura le bon modèle, ce qui lui permettra de l’enregistrer et d’éventuellement bien le prononcer. Ce n’est pas utile pour l’enfant qu’on lui redise un mot comme il vient de le prononcer en espérant qu’il le comprendra mieux. Si en tant qu’adulte, on ne donne pas le bon modèle à notre enfant parce qu’on nomme un animal par le bruit qu’il fait au lieu de par son nom (p.ex. dire un « wouf-wouf » au lieu d’un « chien »), comment fera-t-il pour bien se faire comprendre par un interlocuteur qui n’emploie pas ce vocabulaire qui est propre à notre enfant? C’est le même principe pour les phrases. Ce n’est pas parce que notre enfant dit « Veux jus! » qu’on répétera « Veux jus ». Cela pourrait faire en sorte que l’enfant, par les modèles qu’on lui donne, en vienne à croire que les petits mots fonctions comme « tu » et « du » ne sont pas essentiels dans une phrase. Ou encore, il pourrait même aller jusqu’à ne pas les apprendre dans une situation où il ne les entendrait jamais. À la place, on lui donnera le modèle approprié en répétant « Tu veux du jus? ».

Je ne dis pas ici de reprendre votre enfant ou de le corriger, mais de simplement lui donner le bon modèle pour qu’il y soit exposé et puisse l’intégrer. Le but étant ici d’exposer le plus possible l’enfant aux bons mots et aux bonnes structures de phrases en les disant à plusieurs reprises de la bonne façon et dans divers contextes. P.ex. si l’enfant dit « Veux jus! », on pourra répondre « Ah tu veux du jus? » et lorsqu’on lui sert son gobelet, dire « Voilà, du jus! » et même, lorsqu’on voit l’enfant boire son lait, ajouter « Mmmm! C’est bon du jus! ». Vous voyez donc qu’en l’espace de quelques minutes seulement, à travers des phrases simples, mais grammaticales, on vient de dire trois fois le mot jus. Trois entrées de plus dans le tiroir langagier de l’enfant.

 

ÇA S’APPLIQUE MÊME DANS LES JEUX ET LES ÉMISSIONS

Voilà pourquoi le fait de parler EN bébé est inutile voire nuisible pour le bon développement langagier du jeune enfant. Ci-dessus, j’ai parlé par rapport aux modèles adultes que côtoie l’enfant, mais je pense qu’il ne faut pas non plus négliger l’impact des écrans sur le développement langagier de l’enfant, car ceux-ci font maintenant partie du quotidien de la plupart des ménages. Vous comprendrez donc pourquoi j’étais offusquée lorsque j’ai découvert dans le fameux jeu/émission dont me parlait le parent d’un client qu’un des personnages principaux, parlait EN bébé, ce que je trouve tout simplement contre-instructif.