Selon moi, les handicaps invisibles sont un problème de société

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J’aime écouter des podcasts de tout genre pour m’inspirer, m’éduquer, me faire réfléchir, etc. Les podcasts en lien avec l’orthophonie ne font pas exception. J’aime particulièrement ceux de la chaîne ADDitude Magazine. L’autre jour, en route pour la maison, j’en ai écouté un particulièrement intéressant sur la dyslexie et les difficultés de lecture. Les propos de la Dre Robin McEvoy (neuropsychologue américaine) m’ont particulièrement fait réfléchir non pas aux difficultés de lecture, mais aux handicaps invisibles en général.

Dans le podcast, Dre McEvoy présentait une statistique et un constat percutants. Elle disait que 20% de la population américaine présenterait des difficultés de lecture de quelconque nature que ce soit. C’est ÉNORME comme statistique. Et c’est justement pour ça que c’est aussi… étrange… « Ce n’est pas possible que 20% de la population soit handicapée sur le plan de la lecture. À ce stade, on devrait plutôt considérer ce groupe comme étant un type de normalité » disait McEvoy. Ces mots m’ont fait l’effet d’un coup de poing. Pas parce que 20% c’est beaucoup, mais parce qu’elle mettait le doigt sur un sentiment que je vis depuis un moment en tant que professionnelle du langage : ce ne sont pas les difficultés qui définissent les jeunes, mais le moule dans lequel nous les faisons évoluer qui définit ces difficultés.

***ATTENTION! Je ne dis pas ici que les jeunes n’ont pas de difficultés et qu’il ne faut rien faire, mais parfois, il peut s’avérer pertinent de considérer le portrait du jeune de façon plus globale pour nuancer notre interprétation et surtout moduler nos interventions afin d’être encore plus efficace.

Les difficultés, ça existe

En fait, on considère un comportement (ou absence de comportement) comme étant une difficulté si cela empêche l’individu de fonctionner adéquatement dans la société dans laquelle il évolue. C’est le cas notamment des troubles d’apprentissage. Dans une société comme la nôtre, un jeune présentant p.ex. un TDAH est considéré comme ayant un handicap invisible puisqu’il ne peut apprendre selon le cursus habituel. Avec cette vision, on peut donc émettre l’hypothèse que certaines difficultés sont propres à la culture. Je crois toutefois que ce n’est pas le lot de toutes les difficultés.

Prenons par exemple le trouble développemental du langage (anciennement appelé trouble primaire du langage). Toutes les cultures ont un dialecte ou une langue propre qui permet à leurs membres d’échanger entre eux et de communiquer. Ainsi, un individu qui présente des difficultés sur le plan du langage oral et de la communication sera, d’une certaine façon, handicapé, car il ne pourra communiquer efficacement avec les gens qu’il côtoie. On s’entend que le type d’atteinte et le degré de sévérité varient selon le « style » langagier de chacune des cultures. N’en reste pas moins que l’atteinte demeure.

À l’inverse, un trouble spécifique du langage écrit (la dyslexie) est propre à une culture. Un individu ne peut pas présenter des difficultés en lecture et en écriture dans une société où on n’a ni à lire ni à écrire pour apprendre ou communiquer. Ici, c’est un handicap puisque, dans notre société nord-américaine, il faut posséder et développer des habiletés de lecture et d’écriture efficaces pour connaitre une certaine réussite. Cela est notamment associé au fait que la base des apprentissages et des évaluations scolaires repose principalement sur la lecture et l’écriture. Conséquemment, si le jeune éprouve déjà des difficultés de lecture et d’écriture, il part avec une prise, ce qui n’aurait pas été le cas dans une société où il n’y ni lecture ni écriture.

Dans le podcast que j’ai écouté, Dre McEvoy a fait une comparaison avec le chant que j’ai beaucoup appréciée. Elle disait que si les bases de l’apprentissage reposaient sur le chant, s’il fallait être un bon chanteur pour bien réussir en société, nous ferions alors face à une toute autre situation. Plusieurs d’entre nous seraient considérés comme ayant un trouble du chant…

Ces « handicapés » qui ont accompli de grandes choses

Tous les jours, je côtoie des jeunes qui bûchent à l’école, qui mettent les bouchées doubles et qui ne voient pas toujours le résultat de leurs nombreux efforts. Je suis témoin de leurs nombreux moments de découragements et leurs doutes lorsqu’ils escaladent un pas à la fois la montagne d’obstacles qui se présentent à eux durant leur cheminement scolaire.

Toutefois, je vois aussi dans ces jeunes d’incroyables forces et des talents insoupçonnés. Des forces que moi, la fille qui fittait parfaitement dans le moule du programme de l’école québécoise et qui y a évolué comme un petit poisson dans l’eau, n’aurai jamais.

Je côtoie aussi personnellement un de ces jeunes pour qui l’école était tout sauf amusante et qui est maintenant un grand homme. Mon conjoint a un TDAH (tsé le stéréotype de l’hyperactif, et bien c’est lui). Il a toujours eu à travailler plus fort que les autres à l’école et a terminé une technique au CÉGEP parce qu’il savait que c’était important. Pourtant, je l’accompagnais durant ses études et je l’ai souvent vu découragé et travailler plus fort que je ne l’aurai jamais fait même durant mes études universitaires pour obtenir son diplôme. Aujourd’hui, il ne travaille plus dans son domaine d’études, mais il est un homme d’affaires accompli qui réalise de grandes choses et qui est reconnu dans son milieu.

J’ai toujours bien réussi à l’école. J’étais parmi ces personnes qu’on appelle les « bollées ». Plusieurs m’ont demandé durant mes études pourquoi je ne voulais pas aller en médecine. C’est simple : j’aurais été le plus mauvais médecin de l’histoire de l’humanité. Mes notes me le permettaient certes, mais mes capacités : ABSOLUMENT PAS (genre que je ne dois pas regarder quand on me fait une prise de sang). À l’inverse, mon conjoint n’avait pas du tout les notes pour être médecin, mais il aurait été EXCELLENT dans ce domaine.

C’est un peu tout ça qui vient tant me chercher avec les jeunes avec lesquels je travaille. Je les vois bûcher à l’école et parfois ne pas y arriver parce qu’ils n’ont pas les capacités adéquates pour « fitter dans le moule ». D’un autre côté, je vois aussi toutes leurs forces dans d’autres domaines, mais qui ne sont tout simplement pas considérés comme des éléments qui peuvent mener vers la réussite. Parmi mes petits clients, il y a ce petit garçon qui excelle au hockey et dans tous les sports d’équipe. Il y a cette cocotte qui pourrait gagner des Oscars tant elle est bonne actrice. Il y a aussi ce petit TSA qui a un talent époustouflant pour le dessin. Le seul hic, c’est que ces talents ne sont pas évalués à l’école et pourtant, sans ces belles forces mises de l’avant, ils auraient plus souvent qu’autrement abandonné bien plus que l’école…

Je trouve dommage que ce ne soit qu’à l’âge adulte qu’on puisse faire ressortir ces talents. Quand je pense à tous ces gens célèbres qu’on voit passer sur Internet et qui nous disent avoir eu des difficultés majeures à l’école par le passé, je me dis que ce ne sont pas les difficultés qui définissent l’individu. C’est le système qui définit les difficultés. Je ne dis pas qu’il faille revoir tout le système d’éducation, mais parfois adapter les enseignements pour permettre aux jeunes de faire ressortir leurs forces et leurs talents peuvent aider. Après tout, même si la lecture et l’écriture sont primordiaux dans le succès, ils sont loin d’être les seuls facteurs garants de réussite…